Par Scarlett HADDAD
Le Hezbollah plus radical que jamais
Un portait de l’ancien guide suprême iranien, Ali Khamenei, devant un bâtiment détruit de la banlieue sud de Beyrouth, en mars 2026. Photo L’OLJ/Mohammad Yassine
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Tous ceux qui connaissent bien le Hezbollah constatent un grand changement, à la fois dans son comportement, dans les déclarations de ses responsables et dans ses techniques de combat. Ses membres reconnaissent eux-mêmes que l’on assiste même à l’émergence « d’un nouveau Hezbollah ». D’abord parce que la plus grande partie des responsables, qui appartiennent à ce que l’ancien secrétaire général Hassan Nasrallah appelait « la génération des fondateurs », a été tuée par les Israéliens. Résultat, ceux qui sont désormais aux commandes et qui ne sont généralement pas connus du grand public appartiennent à une jeune génération qui n’a pas vécu les étapes précédentes. Cette génération veut à tout prix en découdre avec ceux qu’elle considère comme des ennemis. La tendance générale au sein de la formation n’est donc pas à l’apaisement ni à la modération.
Selon l’une des rares figures de « l’époque des fondateurs » encore présentes, ce qui a aussi changé, c’est que, même si le Hezbollah a traversé des périodes de tension, Hassan Nasrallah, du fait de son prestige, pouvait apaiser la situation. Aujourd’hui, il n’y a plus de personnalité de ce calibre pour le faire. Ce serait donc la raison pour laquelle les déclarations des figures du Hezbollah sont montées d’un cran, en harmonie avec le climat général. Toujours selon cette même figure, le Hezbollah ne fait plus les mêmes calculs qu’auparavant et ne tient plus compte du « jour d’après » et de la nécessité de préserver l’unité nationale. Désormais, le Hezbollah considère qu’il mène une bataille existentielle et veut aller jusqu’au bout de celle-ci. Il n’y a plus de place, pour lui, ni pour le compromis ni pour les « ententes à la libanaise ».
De son point de vue, le « nouveau Hezbollah » estime ainsi avoir tiré les leçons des expériences passées et de l’insistance de Nasrallah à vouloir préserver l’intérieur libanais, depuis la libération en mai 2000, lorsqu’il a accepté les procès de forme, avec des peines allégées, pour ceux qui avaient collaboré avec l’Armée du Liban-Sud dirigée par Antoine Lahd ou directement avec les Israéliens. En même temps, dans sa politique actuelle, le Hezbollah est convaincu que s’il perd, il devra disparaître, non seulement en tant que formation militaire mais même en tant que formation politique. Ce qui est donc en jeu aujourd’hui, c’est son existence même. Et c’est pourquoi il est déterminé à mettre tous ses moyens sur la balance.
À ceux qui demandent s’il s’agit d’une menace adressée à ceux qui le critiquent à l’intérieur, la même figure précise que c’est plutôt un avertissement, afin que tous ceux qui s’en prennent à lui comprennent que la situation est grave. Ce qui peut être accepté en temps normal ne peut plus être toléré dans le cadre de la guerre menée contre le Hezbollah, son environnement populaire et tout le pays. Le Hezbollah estime ainsi avoir fait preuve « d’une grande patience » à l’intérieur, mais celle-ci s’épuise et, un jour, il pourrait ne plus hésiter à prendre des mesures radicales, comme se retirer du gouvernement. Il faut rappeler, à cet égard, que le parti, qui affirme avoir donné, dans le passé, la priorité à l’entente nationale, a été accusé d’être derrière une série d’assassinats – notamment en 2005, lorsque le pays était très polarisé – avant d’accomplir le fameux coup de force du 7 mai 2008 à Beyrouth contre ses adversaires locaux.
« Le nouveau Hezbollah » se traduit aussi sur le terrain, où le parti aurait entièrement changé ses méthodes de combat. Il ne s’agit plus, selon la même figure, de procéder à un étalage de force ni de mener des opérations impliquant un grand nombre de combattants pour impressionner l’ennemi. Au contraire, aujourd’hui, des unités réduites se déplacent, attaquent et se battent, chacune bénéficiant d’une grande autonomie et étant indépendante des autres. Elles disposent d’armes légères, facilement transportables, car les missiles de haute précision et de moyenne portée sont installés au nord du Litani. Ce qui a aussi changé, c’est que ces missiles sont désormais lancés en quantité, alors qu’entre le 8 octobre 2023 et la date de sa mort, le 27 septembre 2024, Nasrallah ne permettait qu’une utilisation au compte-gouttes. Et, après sa mort, pendant la guerre dite de 66 jours, le Hezbollah était encore sous le choc de sa disparition et de celle de la plus grande partie des chefs.
Aujourd’hui, il estime avoir reconstitué ses forces en comblant tous les postes vacants. Selon la figure précitée, ces changements portent d’ailleurs leurs fruits, puisque depuis plus de 10 jours, les combats se poursuivent à Khiam, localité située à la frontière libano-israélienne. Les Israéliens la bombardent régulièrement, ce qui signifie qu’ils n’ont toujours pas réussi à l’occuper. Toutefois, on ignore encore si les Israéliens ont déjà commencé l’opération d’envergure qu’ils menacent de mener au sud du Liban. D’ailleurs, le Hezbollah lui-même évoque cette possibilité et n’exclut pas le scénario d’une nouvelle incursion à l’intérieur libanais. Mais cette perspective ne l’effraie pas. Au contraire, il estime qu’un tel scénario est en sa faveur, car il lui permettra de revenir à l’élan initial, tout en faisant mal aux Israéliens, ce qui finira par les contraindre à se retirer. Il serait donc plus que jamais confiant dans ses capacités de résistance, tout en revenant à des dimensions locales, plutôt que dans la grande formation d’envergure régionale qu’il avait cru être à un moment donné dans le cadre du fameux « Axe de la résistance ».
Le Hezbollah d’aujourd’hui ne nie pas pour autant être plus que jamais lié aux gardiens de la révolution iraniens, et c’est grâce à eux, dit-il, qu’il a pu se reconstruire relativement rapidement, avec de nouveaux moyens. Il ne cache pas non plus qu’il est partie intégrante de la guerre régionale en cours et considère que chaque partie interne devrait regarder le grand tableau. Dans cet échiquier mouvementé qu’est devenue la région, toujours selon la figure précitée, le Liban devrait rester neutre et ne pas prendre position contre l’Iran, car l’issue de cette bataille, qu’il considère comme décisive, reste inconnue. Toutefois, cette radicalisation annoncée du Hezbollah ne veut pas nécessairement dire que le pays se dirige vers des troubles internes. Le Hezbollah pourrait – par ses déclarations – simplement vouloir intimider ses adversaires, sans pour autant exécuter ses menaces.


